Matthieu, hébreu ou araméen ? Introduction à l'évangile - islamisme et violence

Le Messie et son Prophète

Aux origines de l'Islam

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 Hébreu ? Araméen ? Au fondement des évangiles
introduction à l’Évangile de Matthieu

En réponse à : Belhassen David André, La langue de Jésus : Question historique ou enjeu politique?, étude parue sur

http://www.resiliencetv.fr/modules/news/article.php?storyid=2404

Quelle langue parlait Jésus ? Posée de cette manière, la question n’a pas de sens relativement au monde de la Terre Sainte au premier siècle de notre ère, où presque tout le monde était polyglotte. La question doit être précisée par exemple ainsi : quelle était la langue employée de préférence par Jésus lorsqu’il parlait à ses disciples ? 
       À cette question se rattache celle de la langue des évangiles, qui n’est évidemment pas le grec Ce sont les postulats de la Renaissance et de la Réforme qui ont conduit à croire que l’étude des manuscrits grecs donnait accès à la rédaction même des évangiles. Derrière le texte grec des évangiles se révèle une multitude de sémitismes. Les textes qui nous sont parvenus en cette langue sont des traductions de l’araméen ou de l’hébreu. Des textes latins anciens tels que la Vetus Latina sont traduits de l’araméen. La primauté du grec repose su l’idée que les textes araméens (en particulier ceux qu’utilisent les Églises chaldéennes) auraient été perdus puis retraduits du grec au 5
e
siècle. Voilà qui est curieux pour des gens très conservateurs et qui, de surcroît, se transmettaient les textes également de mémoire. Nous reviendrons sur ce point dans un prochain article.

 L’étude de David André Belhassen est intéressante à plusieurs points de vue, par exemple par la nomenclature assez complète des témoignages anciens qui indiquent que l’évangile de Matthieu a été rédigé en hébreu. Il faut néanmoins relever des lacunes, qui sont parfois de véritables erreurs.

UNE FIGURE DE JESUS NATIONALISTE POPULISTE

De plus, on ne peut qu’être agacé par le « Jésus » que l’auteur fabrique en vue de l’emploi politique qu’il veut en faire. Son Jésus devait être un homme du peuple, donc ignorant – pourquoi faut-il avoir un a priori si méprisant envers le peuple ? De même, pour étendre son modèle de révolutionnaires nationalistes, il fabrique des apôtres arriérés et illettrés, alors que tous les juifs savaient au moins lire et que Pierre était un patron pêcheur, etc. La citation de Ac 4,13 est interprétée de façon inexacte :

« Ils constataient l’assurance de Pierre et de Jean et, se rendant compte qu’il s’agissait d’hommes sans instruction [agrammatos] et de gens quelconques, ils en étaient étonnés. Ils reconnaissaient en eux des compagnons de Jésus. »

L’adjectif agrammatos qui, dans le grec koinè, a évolué vers la signification de « sans instruction », correspondait à « sans diplôme ». Comme l’explique le site http://perso.orange.fr/rosaires/, “Dans la bouche des gens du Sanhédrin, ceci exprimait qu’ils [les apôtres] n’avaient pas été élèves des rabbis (3 ans d’étude supérieure biblique et juridique). Mais ils avaient été élèves de Jésus, le grand rabbi rejeté, et leur culture biblique devait être très supérieure à celle de nos docteurs d’université mais sans la sanction de diplômes (qui n’existaient pas, puisque le titre était : ancien élève de rabbi untel)”. 

Du reste, la qualification d’illettré est particulièrement inconvenante pour quelqu’un comme le collecteur d’impôts que fut Matthieu. L’étonnement du Sanhédrin (un terme grec passé dans l’hébreu !) porte en fait sur le contenu des paroles. Il rappelle d’ailleurs celui de certains en Galilée devant Jésus (Mt 13,55 : N’est-il pas le fils du charpentier ?) ; et quand il avait douze ans, celui-ci avait étonné les maîtres enseignant dans le Temple pour des raisons comparables (Lc 2,47).

Quelques citations illustrant la thèse de l’auteur :

« Jésus serait alors bien plus proche que l’on ne le pense des tenants d’un retour à l’identité hébraïque "dure" et d’un activisme patriotique, tels que les zélotes ou les sicaires. Ces hommes choisirent délibérément non seulement de ne parler qu’en hébreu...

L’araméen était elle aussi une langue d’occupant. On pourrait même dire, la langue d’un double occupant. Celle de l’occupant extérieur araméen puis assyro-babylonien qui, six siècles environ avant Jésus, avait détruit les royaumes d’Israël et de Judée. Mais aussi la langue d’un "occupant intérieur" : le judaïsme pharisien. Les adeptes du judaïsme pharisien, ces émigrés de Babylone, ces nouveaux-venus aux yeux des hébreux autochtones, méprisaient les samaritains et les galiléens, à qui ils accolèrent le sobriquet de "cuthéen", de "phénicien", de "cananéen" etc… Ils voyaient dans leur patois hébreu, qu’ils comprenaient mal d’ailleurs à cause d’une différence de prononciation et d’accentuation entre leur hébreu biblique fossilisé et le "charabia" samarito-galiléen, la preuve de la supériorité de leur culture judéo-babylonienne.

Le fossé s’élargit d’autant plus que le judaïsme babylonien changea même la calligraphie des lettres hébraïques et adopta ce qu’il est d’usage de nommer "l’écriture carrée" par opposition à "l’écriture saccadée" originelle de l’hébreu… 

Voir dans l’araméen "une grande langue juive", alors qu’elle était au départ une langue d’occupant, est exactement de la même veine que de considérer le Yiddish ou le Ladino comme "de grandes langues juives". C’est là l’apothéose de l’idéologie diasporique chère à un Marienstras, qui ne reconnaît à la langue hébraïque aucune prépondérance dans la construction identitaire du peuple hébreu (hébreu et non juif !).»

Manifestement, l’auteur règle des comptes, au risque d’oblitérer la valeur de certaines de ses analyses. Car il a mis le doigt sur une vraie question. À l’époque de Jésus, beaucoup de milieux populaires mais néanmoins cultivés n’éprouvaient-ils pas une certaine défiance tant à l’égard de l’establishment pharisien qu’à l’égard des Grands-Prêtres, soupçonnés d’être illégitimes ? Le premier tendait en effet à supplanter le sacerdoce lévitique dans la guidance de la prière, tandis que les seconds, régnant à Jérusalem, avaient été installés au pouvoir par les Hasmonéens et par des étrangers. Cependant, la langue utilisée ne dépend pas simplement de sentiments politiques. Tout indique que l’hébreu n’était plus parlé couramment en Galilée, et si le tiers des documents découverts dans les grottes de la mer Morte est écrit en araméen, on peut penser qu’ailleurs aussi, l’hébreu avait perdu son caractère populaire. 

DES ERREURS INUTILES

 Avant d’aller plus loin, il convient de souligner d’autres faiblesses de l’auteur. Voici ce qu’il écrit à propos du « titre de la croix » (titulus crucis) :

« Et si nous traduisions la célèbre inscription latine (INRI : Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum ) en araméen, que nous aurait-elle donné ? "YeshouaNazara Malka Di Yehoudaia" – initiales comportant 5 lettres (YNMDY), qui ne veulent rien dire en araméen. Alors que l’inscription en hébreu:"YeshouaHanazir Wemelekh Hayehoudim", rend les initiales du Tétragramme: YHWH !
    Voici comment, par haine anti-hébraïque, certains préfèrent déprécier et diminuer la portée de l’Evangile de Jean. Jésus (qu’il soit historique ou légendaire) ne fut pas le seul condamné à la crucifixion. Des milliers d’autres "rebelles" hébreux le furent de même, pour appel à la révolte contre l’occupant romain ! »

En d’autres termes, les évangélistes auraient inventé la formulation du Titulus pour pouvoir se prévaloir d’un anagramme formé par les lettres de YHWH, mais « certains » auraient caché cela pour ne retenir que l’événement seul et mieux passer les autres crucifiés sous silence. C’est du n’importe quoi à la Dan Brown.

Du reste, il existe un document qui permet d’en savoir plus, en tout cas sur les points d’exégèse soulevés. C’est la planchette en bois retrouvée au 15e siècle dans le dôme de la Basilique de la Sainte Croix à Rome. On en a fait un dessin très soigneux ; par la suite, elle est partiellement tombée en poussière, de sorte que ne subsiste aujourd’hui que l’encadré en pointillé. Une analyse récente au C14 aurait daté cette planchette des 10e-11e siècles, mais les spécialistes savent bien qu’une matière organique poreuse telle que le bois vermoulu, rongé par l’oxygène (ou encore les tissus), ne peut être datée de manière fiable par cette méthode : il est quasiment impossible de laver de ces poussières qui se sont accumulées lors des expositions à l’air libre, en particulier celles de carbonate de chaux présentes dans les habitations anciennes (ou alors, on en arrive à ne plus avoir de matière du tout) ; il faudrait que le matériau soit resté confiné durant tout le temps. Au 15e siècle encore, les lettres peintes en rouge et le fond de peinture blanche étaient bien visibles. On ne voit plus aujourd’hui que le relief des lettres, dû à la manière de faire l’inscription : le texte est rapidement gravé au stylet, puis on peint le panneau en blanc, le relief des lettres étant ensuite repassé à la peinture rouge. Pour la lisibilité, le texte a été mis en relief. Le voici :   

Les indications données en Jean 19,19.21 diffèrent. La pancarte, écrit l’évangéliste,
     était écrite : Jésus le nazôréen le Roi des Juifs (Ièsous ò Nazôraïos ò Basileus tôn Ioudaiôn)... en hébreu, romain et grec (hebraïsti, rômaïsti, hellènisti) » (Jean 19,19.20).

Manifestement, la ligne en grec de la pancarte ne dérive pas du texte évangélique (ce qui serait le cas si c’était un faux cf. LESÊTRE H., art. Titre de la Croix, in Dict. de la Bible, 1912 ; BARDY G., art. Croix, in Catholicisme, 1952 ; DENIS-BOULET, art. Basilique, in Catholicisme, 1948). En fait, on peut comprendre pourquoi Jean a rapporté les mots autrement, et en grec correct ; il ne se souvient que du texte écrit en lettres hébraïques, qu’il retraduit. Les formes des lettres jugées bizarres aujourd’hui sont typiquement du 1er siècle, par exemple le M et le L de MLK (roi) qui ressemblent à ceux des textes de la mer Morte. La convergence des indices en faveur de l’authenticité est donc forte.

Mais de quelle langue relève la ligne écrite en hébraïsti comme écrit Jean ? On peut la retranscrire de deux manières : selon l’hébreu : YSW‘ NSRY MLK H YHWDYM – mais l’article h manque devant nos (Jésus le Nazaréen) –, ou selon l’araméen : YSW‘ NaSRaYa MLK D YHWDYH – mais il faut que le trait vertical à gauche de la lettre vaille pour le point du d dur, et la dernière lettre de YeHÛDaÏH doit être un h (YeshouaNazara Malka Di Yehoudaia). Qu’est-ce à dire ? Quand un auteur antique emploie l’adjectif hébraïstos, il désigne la langue parlée par les Hébreux, et, dans l’évangile de Jean, ce qualificatif désigne justement des mots en araméen : Bethzatha (5,2) ; Gabbatha (19,13) ; Golgotha (19,17) ; Rabbouni (20,16). Il faut donc penser que « l’hébreu » de la planchette était de l’araméen. C’est seulement en Judée (d’où vient le mot juif c’est-à-dire judéen) que la langue hébraïque était encore utilisée, dans le milieu des prêtres du Temple et de la liturgie.

Voici ce qui reste aujourd’hui de cette planchette :

(source : http://www.hieronymus.us).  

Quant aux initiales évoquées par l’auteur, elles forment en réalité l’ensemble YNMH ou YNMHY et rien d’autre. Il n’y a aucun rapport avec le nom divin de Yahwhé. Le texte était de Plate, au moins en latin. Si les chefs des prêtres étaient furieux et avaient l’impression que celui-ci se moquait d’eux, c’est uniquement à cause de la mention « Roi des Juifs ».

Une autre erreur due à l’imagination de l’auteur se rapporte aux paroles de Jésus lors de la dernière Cène (Mt 26,26-28 ; Mc 14,23-24 ; Lc 22,19-20).

Le jeu de mots adom-dâm qui correspondrait en français à « Il prit une coupe de rouge (’adom, adjectif et sens fondamental, à la place de yayin, vin),… ceci est mon sang (dâm) » est d’autant moins probable que rien n’y correspond pour le pain. Dans la Bible, le terme de lehem ne veut jamais dire « chair ». Un tel sens est exprimé par le mot bâšâr (chair humaine ou corps humain), ainsi qu’on le voit 182 fois ; 50 autres fois bâšâr signifie « chair animale » et 8 autres fois plutôt le corps ou une partie du corps humain. Dans deux versets du Livre de l’Exode, on trouve même les deux termes en parallèle, avec une signification bien distincte : 

« Les fils d’Israël leur dirent : Si nous étions morts de la main de YHWH au pays d’Egypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande (bâšâr), quand nous mangions du pain (lehem) à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée » ! (Ex 16,3 + verset 8).

Cela règle la question de savoir quels mots Jésus a pu employer.  

DES INDICATIONS DE LA LANGUE UTILISEE DE PREFERENCE ?

Quoique erronée, la remarque suivante est intéressante. En Matthieu 10,34, écrit David Belhassen,

« Jésus aurait averti ses disciples qu’il n’est point venu apporter "La paix mais l’épée !". Ce jeu de mots, qui n’existe pas en Grec, n’est pas qu’une heureuse coïncidence… SHaLoM= Paix ; SHiLeM= Vengeance ».

Notons que selon le texte araméen de la Pešitta il n’est effectivement pas question « d’épée », mais pas de « paix » non plus :

« Ne pensez pas que je sois venu pour mettre la quiétude (šaïna) sur la terre, je ne suis pas venu pour mettre la quiétude mais le conflit (harba) » (Mt 10,34).

À comparer avec la reconstitution en hébreu en supposant le jeu de mots entre šalom et šilem : « Ne pensez pas que je sois venu pour mettre la paix sur la terre, je ne suis pas venu pour mettre la paix mais la vengeance ». Cette reconstitution introduit une idée de vengeance qui s’accorde à merveille au modèle du révolutionnaire nationaliste. Mais c’est un postulat que les autres données démentent.

L’intérêt de ce mauvais exemple est d’attirer notre attention sur la présence de jeux de mots dans les paroles de Jésus, en tout cas de temps en temps. Tous les exégètes l’avaient d’ailleurs remarqué. Reste à déterminer si, lorsque ces jeux de mots sont avérés, ils renvoient à l’araméen ou à l’hébreu.  

Passons sur le supposé jeu de mots tournant autour de la racine prš (séparer, d’où, entre autres, le nom des Pharisiens). Il paraît tellement éloigné de la littéralité du texte de Mt 15,11-12 qu’aucune conclusion ne peut en être tirée.  

L’exemple de Matthieu (16,17-19) est plus convainquant pour ce qui est d’un jeu de mots par allitérations : Les paroles « Heureux es-tu, Simon fils de Jonas… Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » se disent en hébreu : « ashreikha shim’on benyona… atah eben veal eben zo ebneh benyoni ». On peut y relever une répétition de (e)ben jusqu’à cinq fois. Rien de comparable n’apparaît en araméen, indique David Belhassen : « shim’on baryonah… kaïpha…ibnah binyata ».

Une répétition probable ne constitue pas la preuve du substrat hébreu du passage ; disons que c’est un indice.  

Un autre exemple est tiré des paroles du Christ sur la croix, début du psaume 22, données en araméen par Matthieu (27,46) et par Marc (15,34), avec une petite différence : « Eli (Mon Dieu), Eli, lama sabachtani ? » pour le premier et « Eloï, Eloï, lamma sabachtani ? » pour le second. Certains de ceux qui ont entendu ont pensé qu’il appelait le prophète Élie, ce qui suppose une homonymie. Avec quel mot celle-ci paraît-elle la plus probable ? Que l’on considère le nom d’Elia en grec ou un diminutif hébreu (le nom biblique complet du prophète étant Éliyyâhû),  l’homonymie fonctionne mieux avec Éli (Mon dieu en hébreu) qu’avec Éloï (Mon dieu en araméen). Jésus aurait prononcé ces paroles en hébreu et elles auraient été ultérieurement traduites en araméen. Là encore, on ne peut parler au mieux que d’un indice.  

L’auteur signale encore trois cas qu’il ne développe pas :

« Les Evangiles abondent de paraboles, comme par exemple celle du grain de sénevé (Mathieu 13,31-32), du levain (Math. 13,33) et de l’ivraie (Math. 13,24-30), qui ne sont susceptibles de livrer leur contenu qu’en faisant référence à cette langue. »

On reste sur sa faim. Jean Carmignac, exégète qui a enseigné à l’Institut Catholique de Paris, avait entrepris un tel travail systématique de comparaison de l’hébreu et de l’araméen, mais ses notes ont été perdues après sa mort. D’autres l’ont sans doute fait. En tout cas, il paraît évident que, dans le monde éduqué et très polyglotte de la Terre sainte, on s’exprimait dans telle ou telle langue d’abord en fonction des gens auxquels on s’adressait. Jésus parlait l’araméen de Galilée en Galilée et l’araméen de Judée ou l’hébreu à Jérusalem. Les mots araméens présents çà et là dans le texte grec des évangiles de Matthieu et de Marc en témoignent (Abba, bar, Talitha qum, etc.), tandis que la langue religieuse restait l’hébreu. Indirectement, le texte des Actes des Apôtres ne le suggère-t-il pas dans le fameux épisode de l’apparition lumineuse qui terrasse Paul et où celui-ci reconnaît Jésus ressuscité (cet argument est donné par Belhassen lui-même) ?

 « Nous tombons tous à terre et j’entends une voix me dire en langue hébraïque : Saoul, Saoul [son nom hébreu !], pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 26,14).

Un éclairage indirect apparaît également dans la Première lettre à Timothée, écrite par Paul probablement en l’an 57. Au chapitre 5, il cite une parole de Jésus comme s’il la lisait d’un écrit et que cet écrit était une référence tout autant que la Tôrah (citée en même temps) :

« L’Ecriture dit en effet : Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule le grain (cf. Deutéronome 25,4 et 24,15) et encore : l’ouvrier est digne de son salaire (axios o ergastès tou misthou autou) ». (1Tm 5,17-18)

Cette seconde citation n’existe qu’en Mt 10,10 et en Lc 10,7. Le sémitisme de la citation est flagrant : ce n’est pas une tournure grecque que de dire : “l’ouvrier est digne (axios) de son salaire” – c’est d’honneur ou de récompense qu’on est digne. L’araméen éclaire cette difficulté du grec aussi bien que l’hébreu, le mot-clef exprimant l’idée de convenance (qu’on est obligé de rendre en grec pas axios, faute de mieux) est šâw’é : “l’ouvrier est šâw’é (il lui convient...) sa nourriture” (Mt 10,10 – traduction commentée de la Peshitta par Mgr Alichoran). Mais en 57, quel texte peut avoir une autorité comme tel pour un hébreu chrétien, sinon en araméen (ou éventuellement en hébreu), à cause de son usage liturgique ? Des aide-mémoire circulaient déjà en araméen (parfois depuis une vingtaine d’années) se rapportant aux prédications formelles des apôtres, ainsi que Pierre Perrier l’a démontré. Mais il n’avaient pas de valeur de référence, celle-ci étant réservée à l’annonce orale des évangiles apprise par cœur des apôtres… ou réservée au texte de Matthieu. Celui-ci avait pris une place liturgique dans les célébrations de l’Église-mère, c’est-à-dire de la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem, comme complément liturgique de la Tôrah ; sans doute avait-il été mis au point dans ce but, donc en hébreu, tout en étant également appris par cœur en araméen.

Un détail vient confirmer le substrat sémitique du grec. Si la citation de Paul venait de la traduction grecque de Mt, il aurait écrit : « L’ouvrier est digne de sa nourriture (trofè) ». Au contraire, il emploie le mot misthos,  qui est le terme systématiquement employé pour traduire šakarsalaire matériel – à la manière de la LXX, c’est-à-dire en vertu d’un lexique d’équivalences systématiques. Ce mot n’est pas d’ailleurs absent du Mt grec (on le lit dans la parabole des ouvriers de la dernière heure, où le sens technique de salaire prime – Mt 20,8). Simplement, Paul traduit à sa manière la citation de Mt hébreu, sans se préoccuper de la traduction qui en a été faite en grec – à supposer qu’à ce moment-là déjà, elle existait déjà comme référence dans les communautés de langue grecque.