Une
occurrence du nom de Muhammad ?
Entrer dans l’exégèse coranique en partant de s.47, 1-3a
(« sourate Muhammad »
ou 47, versets 1-3a)
[Les renvois à un n° de note
ou de paragraphe se réfèrent
au livre]
Quelques clefs de lecture sont indispensables pour pouvoir
simplement lire le texte coranique, truffé d’apparentes obscurités, sinon parfois de contradictions. À ce point
de vue, le début du chapitre ou sourate 47
se révèle instructif.
Les clefs
de lecture qui s’y découvrent sont à mettre en rapport avec les perspectives
qu’Antoine Moussali avaient ouvertes (cf. ... un
précurseur). Elles permettent de restaurer ce passage
dans l’état premier où il était parfaitement clair et bien bâti – cet état de
clarté était certainement celui de tous
les feuillets coraniques qui formèrent plus tard l’actuel « Coran ».
Si le texte n’a plus aujourd’hui cette même clarté au point d’être parfois
complètement obscur, il faut incriminer la lecture qui en est faite – ou, qui
sait, une manipulation subie par le texte lui-même.
Sans plus attendre, plongeons-nous
dans ce passage emblématique :
|
v.1a Ceux qui « kafarent » et empêchent du sentier de Dieu, v.1b Il [Dieu] égare leurs actions. v.2a Ceux qui croient et font de bonnes œuvres v.2b et croient en ce qui est descendu sur Muhammad v.2c et cela est la vérité de la part de leur Seigneur, v.2d Il « kaffare » leurs mauvaises actions et réforme leur pensée. [v.3-4a] |
En Islam, « kafarer » est une horreur : ceux qui « kafarent »
(al-ladîna kafara) sont
les pires des hommes, des mécréants impies et immondes, condamnés à
l’enfer :
“Ceux qui kafarent… le feu sera leur séjour éternel” (sourate 47,12). Ou :
“Ceux qui kafarent et
empêchent du sentier de Dieu, puis meurent tandis qu’ils kafarent, Dieu ne leur pardonnera
pas” (s.47,34)
Tuer un
kâfir,
c’est rendre service à Dieu selon ce qu’indique le verset 3 (voir plus bas). Pour autant, aucun musulman ne pourrait
expliquer exactement le sens de ce terme (kafirûn au pluriel) ou celui du
verbe (kafara,
racine kfr).
Ceci
pose un grave problème : au sous-verset 2d, Dieu Lui-même est dit « kaffarer ». Dieu serait-Il donc très mécréant (intensif de kafara avec deux f),
ou ferait-Il mécroire (selon un autre
sens possible) ? Certes non, et tous les traducteurs rendent « kaffarer » par couvrir ou absoudre, au sens où Dieu couvre
les mauvaises actions de ceux qui croient en Lui : telle est la
signification évidente de 2d, qui
correspond à ce qu’enseignent les docteurs en islam.
Mais alors,
que signifie la racine kfr en rapport avec l’idée de couvrir ?
Et qui
sont ceux qui « kafarent » ?
La
réponse fondamentale apparaît dès qu’on recourt à un programme de
recherche biblique pour rechercher les passages mentionnant le verbe hébreu
correspondant : kâfar. On
trouve justement les deux formes que présentent les versets s.47,1-3 et avec des significations
claires et logiques :
— — au sens premier (qal), l’hébreu
biblique kfr, rpK, signifie enduire, recouvrir
(cf. Genèse 6,14),
— — et au sens second (pi‘el) intensif, kffr
signifie couvrir le visage de quelqu’un,
absoudre (Ezéchiel 45,15s ;
Lévitique 14,53 ; Deutéronome 21,8 ; Daniel 9,24).
La dernière de ces deux
significations correspond d’ailleurs au nom de la grande fête juive du Yôm Kippûr ou Jour des expiations-absolutions
(le p étant un f prononcé dur).
Ces significations bibliques sont à la base de toutes les
autres, et les quelques développements qui eurent lieu à travers l’araméen avant
d’aboutir aux feuillets qui formeront le texte coranique ne contredisent pas
leur simplicité. C’est l’araméen du Nouveau Testament et en particulier des
évangiles qu’il faut regarder pour trouver l’origine de la plupart des
significations des occurrences de kfr dans le Coran – c’est semblablement là
aussi que l’on trouve l’origine des termes de muslim (« musulman »)
et de islâm, cf. Être « soumis à Dieu »: quelle origine ?.
Nous avons vu que, dès le verset 1,
« kafarer »
apparaît comme un grave reproche. Pourquoi est-il si grave de recouvrir ?
Vers le 1er siècle
avant notre ère, en araméen, un sens second de la racine de base kfr était apparu : recouvrir un fait (ou une parole), c’est le passer sous silence, c’est-à-dire taire mais aussi dénier ou même être ingrat
(s’il s’agit d’un bienfait, à la forme emphatique). C’est ce qu’expriment les
quelques vingt-six occurrences de cette racine dans les évangiles en
araméen ; en voici les principales :
Lc 6,35 : «… Car Il est bon, Lui, pour les kafûrê’ (ingrats) et les méchants ».
Lc 8,45 : Jésus demanda : « Qui m’a touché ?». Comme tous kfr (niaient), Pierre dit :…
Lc 22,57 : [Pierre] kfr (nia) : « Femme, dit-il, je ne le connais pas ».
Mt 10,33 : « Quiconque m’aura kfr (tu), moi aussi je le kfr (tairai) devant mon Père des Cieux ».
Mt 16,24 : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il kfr son soi (littér. : son âme) »
Mt 26,34.75 : « Cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras kfr (dénié) trois fois ».
Dans l’expression des autres textes du
Nouveau Testament, ce sens se renforce : taire, c’est renier :
1Jn 2,22-23 : Qui est le menteur, sinon celui qui kfr que Jésus est le Christ ? L’antichrist (!), celui qui kfr le Père et le Fils. Quiconque kfr le Fils n’a pas non plus le Père.
Jude 1,4 : Car se sont glissés parmi vous des individus… qui kfr notre seul Maître et Seigneur Jésus Christ.
Le reproche de renier
prend donc ici le sens le plus fort : celui d’être un renégat, un petit anti-christ
– le véritable Anti-Messie, lui, devant apparaître seulement vers
l’accomplissement des temps (les musulmans le savent pour avoir conservé cette
antique tradition). Mais sous ce sens très fort, le geste matériel de recouvrir est toujours présent.
Dans le Coran, on trouve ce sens très fort, employé parfois
de manière purement polémique (alors, il n’a pas d’autre portée que celle
d’être une invective) ; mais, bien plus généralement, il est employé de
manière précise dans la ligne du sens matériel premier de recouvrir. Ce reproche de renier-recouvrir y vise en particulier ceux qui sont
désignés sous le terme de Yahûd, qui forment une “partie parmi les fils d’Israël” (par
opposition à une autre partie, cf. Les « Judéo-nazaréens »:
leur idéologie).
Voici quelques versets révélateurs :
“Ceux des fils d’Israël qui kfr ont été maudits par la langue de David et de Jésus
fils de Marie… Dans le châtiment, ils demeureront éternellement (s.5,78.80).
“Dieu dit : Ô Jésus,…
je vais te débarrasser de ceux qui kfr, et mettre
ceux qui te suivent au-dessus de ceux qui
kfr,
jusqu’au jour de la Résurrection” (s.3,55).
“Ô gens de l’Ecrit, pourquoi kafarez-vous les signes de Dieu alors que vous êtes vous-mêmes témoins ? Ô gens de l’Ecrit, pourquoi enrobez-vous de faux le vrai et cachez-vous le vrai, alors que vous savez ?” (s.3,70-71).
Le reproche exprimé vise une dissimulation par recouvrement, de la part de gens “qui savent (‘alama)”, à la différence de ceux “qui ne savent pas” (parce qu’ils ne sont pas juifs, les mušrikûn-associateurs [1]).
“Ne savent-ils pas que Dieu sait
ce qu’ils cachent et ce qu’ils divulguent ? Parmi eux, des clans
(ummîyûn – c’est-à-dire certains
groupes juifs [2]) ne savent en fait de l’Ecrit que des illusions rêvées et des
élucubrations qu’ils ont fabriquées. Malheur à ceux qui écrivent l’Ecrit de
leur main et disent ensuite : Cela
[vient] d’auprès de Dieu” (s.2,77-79a).
“Parmi eux [les gens du Livre du
verset 75], une fraction adjoint
leur langage à l’Ecrit pour que vous le comptiez [comme partie] de l’Ecrit
alors que ce n’est pas de l’Ecrit. Ils disent : Cela [vient] d’auprès de Dieu, alors que cela ne [vient] pas
d’auprès de Dieu ! Ils disent contre Dieu le mensonge, alors qu’ils gardaient en eux-mêmes (ou savaient, ‘lm)” (s.3,78).
“Vous le mettez [l’Ecrit apporté par Moïse] en rouleaux de parchemin que vous montrez et [dont] vous dissimulez beaucoup” (s.6,91).
Commentant ce dernier verset,
le grand islamologue Régis BLACHÈRE indique que le reproche de
« dissimuler » (hafîy, [se] dérober à la vue de) doit
s’adresser au judaïsme talmudique :
“L’expression : On vous a enseigné... ni vos ancêtres paraît faire allusion à l’enseignement talmudique”.
Derrière cette question, se profile l’accusation de falsification (tahrîf) qui apparaît dans ces mêmes co-textes, par exemple :
“Parmi ceux qui sont des juifs
pratiquants, [certains] falsifiaient la Parole quant à ses sens” (s.4,46).
“Dieu jugera entre eux au jour de la Résurrection sur ce que [dans le Livre] ils ont remplacé” (s.2,113).

Il convient de préciser au passage que l’expression « gens du Livre » parfois évoquée à l’occasion du reproche de falsification désignait les juifs au sens large (qu’ils relèvent du judaïsme talmudique, du judéo-nazaréisme ou encore d’une autre mouvance), non les chrétiens ; c’est l’interprétation musulmane postérieure qui y a englobé les chrétiens [3] :
“Ô fils d’Israël [v.40]… Croyez à ce que J’ai fait
descendre msddqn li [4]
ce qui est devers vous [la Torah] et ne soyez pas les premiers à être kâfir en cela… Et
ne travestissez pas la vérité au moyen du faux. Ne tenez point secrète la
vérité alors que vous savez !”
(s.2,41-42).
“Pouvez-vous accepter de les considérer comme croyants avec vous, alors qu’une fraction d’entre eux [c’est-à-dire parmi les fils d’Israël] entendaient la parole de Dieu, puis la falsifiaient, après l’avoir comprise et sue ?” (s.2,75).
“Nous avons donné le Livre à
Moïse. Nous l’avons fait suivre par des envoyés
(rusul). Nous avons donné des signes à ‘Isa
fils de Marie, et Nous l’avons renforcé de l’Esprit [du] Saint… Vous traitiez
les uns d’imposteurs et vous tuiez les autres” (s.2,87).
“Demande aux fils d’Israël combien de signes évidents Nous leur avons apportés (s.2,211)… Les gens formaient alors une seule ummah. Puis Dieu envoya des prophètes (nabyûn) annonçant et avertissant. Il fit descendre avec eux le Livre avec la vérité pour régler entre les gens ce en quoi ils divergent…. mais ils divergèrent après que les signes furent venus” (s.2,213).
L’objet
du recouvrement, c’est la messianité
de Jésus, qui est recouverte par la
lecture de la Torah couverte par
celle des Talmud-s (c’est-à-dire que la Torah est lue
à travers les commentaires que ceux-ci en donnent). Justement, le Coran
reconnaît onze fois à ‘Isa-Jésus le titre de
« Messie »[5]
dont quatre fois sous la forme de « le Messie-Jésus »[6]. Et il dénonce les manières dont
cette messianité a été recouverte
dans le passé, non seulement grâce à une lecture « dissimulatrice »
mais aussi en présentant Jésus comme un magicien (fin des versets s.5,110 et 61,6) et sa mère comme
une femme de mauvaise vie – ces deux accusations se lisent effectivement dans
les Talmud-s.
Dès lors, sauf en les exceptions polémiques (à traduire au
choix par : mécréant, renégat, impie, renieur), on aura
tout intérêt à rendre la racine kfr à la 1ère forme par recouvrir qui est son sens primitif. Cela s’impose même particulièrement
ici, au début de la sourate Muhammad, à cause du jeu de mots bâti sur
les formes du verbe kfr. On
retrouve d’ailleurs ce jeu de mots dans la sourate La duperie mutuelle :
“À celui qui croit..., Dieu couvrira ses méfaits… tandis que ceux qui recouvrent seront les compagnons du Feu [de l’Enfer]” (s.64,9-10).
Ainsi, il ressort que le début
de la sourate 47 est parfaitement
bâti autant au point de vue du sens que de celui de la forme, pour peu que l’on
en excepte les sous-versets 2b et 2c, de cette
manière :
|
v.1a Ceux qui « kafarent » (recouvrent) et empêchent du sentier de Dieu, v.1b Il [Dieu] égare leurs actions. v.2a Ceux qui croient et font de bonnes œuvres v.2d Il « kaffare » (couvre) leurs mauvaises actions et réforme leur pensée. v.3a Certes, ceux qui « kafarent » suivent le faux, tandis que ceux qui croient suivent la vérité de la part de leur Seigneur. |
L’enchaînement
entre v.2a et v.2d se lit même littéralement ailleurs dans le texte coranique :
“Ceux qui
croient et font de bonnes œuvres, Nous couvrirons leurs mauvaises
actions” (s.29,7) !
Il s’agit d’un schéma très bien balancé et très percutant en milieu de culture orale :
Ceux qui recouvrent / Dieu
les égare
Ceux qui croient / Dieu les couvre
Ceux qui recouvrent /
sont dans le faux
Ceux qui croient / sont dans le vrai
Quant au sens, il n’est pas moins percutant : toute
une doctrine de la justification se trouve synthétisée là. Selon le texte, Dieu
couvre ceux qui croient du manteau de
Sa Justice, même s’ils font des actions mauvaises à côté des bonnes. À
l’inverse, Il punira ceux qui sont volontairement dans le faux car non
seulement ils ne veulent pas croire, mais détournent autrui du “sentier de
Dieu” ; du reste, ils n’auront aucune bonne action à faire valoir, puisque
Dieu “égare leurs actions” de sorte qu’aucune d’elles ne soit bonne. C’est
terriblement logique. Ce Dieu qui couvre
ne pardonne pas les fautes (ce serait
une manière chrétienne de penser) : dans Sa miséricorde infiniment
hautaine, Il condescend simplement à ne pas en tenir compte, à cause de la foi
qu’Il voit (et qui doit se voir !) chez les vrais croyants.
Et ceux
qui ne partagent pas cette foi iront en l’éternel Enfer. Le texte continue ainsi :
“C’est ainsi que Dieu frappe [= forge] leurs exemples aux gens. Lors donc que vous rencontrez ceux qui recouvrent, frappez aux cols (litt. frappement des coups, c’est-à-dire tuez, explique le traducteur Hamidullah)” (v3b-4a). .
Conclusion en deux questionnements
1°– Les
sous-versets 2b-2c
introduisent une longue perturbation frappante non seulement dans l’équilibre
du texte mais aussi dans sa logique thématique. De plus, le verbe
"croire" apparaît deux fois de suite : Ceux qui croient (2a)... et croient en... (2b) – ce qui ne va
guère. Les traducteurs n’hésitent d’ailleurs pas à mettre 2c entre tirets pour indiquer qu’il s’agit d’un ajout (“cela
est la vérité de la part de leur Seigneur” – de plus, c’est d’un doublet du sous-verset 3a,
“la vérité de la part de leur Seigneur”). Il est interdit de penser que le texte ait pu être
manipulé mais le traducteur Hamidullah qui
suggère cela ici n’a pas été inquiété – il faut dire qu’il touchait au seul sous-verset 2c
qui n’a guère d’importance ; s’il avait émis un doute quant à
l’authenticité de 2b où apparaît le
nom de Muhammad, cela ne serait pas passé.
Il apparaît donc
que le sous-verset 2b est tout autant un ajout que 2c :
v.2b et croient en ce qui est descendu sur
Muhammad
v.2c et cela est la vérité de la part de
leur Seigneur
Mais se
peut-il qu’une sourate intitulée « Muhammad » n’ait justement pas parlé
de Muhammad, en tout cas pas avant
qu’on lui insère ces deux sous-versets ? C’est
que, justement, on ne sera pas surpris d’apprendre que cette sourate avait
porté un autre titre : elle s’est longtemps appelée al-Qitâl (c’est-à-dire le combat à mort, à cause du verset 20).
Certes, les titres de la plupart des sourates semblent être aussi vieux qu’elles-mêmes,
mais ici, « Muhammad » n’est justement pas son titre originel.
Alors,
depuis quand cet ajout – qui
double la longueur du verset – existe-t-il dans le texte ? Une telle
question ne se pose pas uniquement à propos de ce verset s.47,2 mais ailleurs, par exemple là où apparaît un équivalent du nom
de Muhammad : ahmad. Tout porte à penser, ainsi que Blachère l’a
montré, que le texte primitif du verset s.61,6
ne faisait pas plus d’allusion à Muhammad (même sous la forme de ahmad) que la sourate 47.
Ce verset a d’ailleurs été conservé sous deux versions dont l’une mentionne justement
tout autre chose. Quant aux trois autres et dernières mentions du nom de
« Muhammad » dans le Coran, elles laissent également songeur (cf.
étude, 3.5.2).
Dès lors, la question qui surgit est
celle du rapport entre les feuillets coraniques primitifs et celui qui a été
présenté un moment donné comme le prophète de l’Islam. Se pourrait-il que,
historiquement, le rapport entre le futur Coran et celui qui fut le chef de
guerre des Arabes regroupés à Yatrib-Médine fonctionne
d’une manière toute autre que celle qui est habituellement présentée ?
2°– Enfin,
une question avait déjà surgi au terme de l’étude formant l’introduction
générale (cf. 0.2) : quelle est donc cette tradition qui
rapproche les figures de Marie mère de Jésus et de Marie sœur d’Aaron, ce
qu’une lecture sans recul des trois versets coraniques concernés fait prendre
pour une identification pure et simple ? Le même type de question apparaît
au terme l’étude de s.5,116 relative à Marie
dans la Trinité ?. Sur ce point, l’étude du début de
la s.47 apporte manifestement des
renseignements ; la tradition où s’insèrent les feuillets qui formeront
plus tard le Coran islamique apparaît être celle de certains “Fils d’Israël”, mais évidemment pas de “ceux qui recouvrent” et que maudit le verset s.5,78 cité plus haut.
Tous ces éléments sont à mettre en
rapport avec beaucoup d’autres données, présentes dans le texte coranique, dans les
traditions islamiques ou ailleurs. Il faudra bien que, malgré les obstacles qui se dressent,
l’histoire des origines islamiques soit revisitée.
[1] La racine šrk (associer) se rapporte aux chrétiens, accusés d’être des associateurs, et non à d’autres. On pourrait objecter les versets s.6,136-137 qui se rapportent aux Hébreux ; cette exception n’infirme cependant pas le sens habituel : ce ne sont pas en effet les Yahûd contemporains qui sont visés là, mais les Hébreux du temps des Juges et des Rois qui s’étaient conduits comme des idolâtres (cf. étude, 3.1.3.6).
[2] Il est indispensable de signaler l’origine et le sens bibliques des termes ummîyûn et ummah. La traduction du mot ummah par communauté provient de l’appropriation du terme par la théologie islamique, et ne rend pas suffisamment l’aspect tribal fondamental (où prédomine la notion de umm – la mère). Le mot ummah au pluriel en Gn 25,16 désigne les douze tribus des Hébreux (ummot-m), et en Nb 25,15 il signifie simplement un clan. Cette signification fondamentale de « groupe juif » apparaît manifestement dans le texte coranique, par exemple en s.7,159-160 :
“Parmi le peuple de Moïse, une ummah avance sur la voie en vérité et ainsi en justice. Et Nous les partageâmes en douze tribus (ou douze clans, asbâtan ummatan), et Nous avons révélé à Moïse etc.”.
On retrouve cette même idée et le terme de ummah dans le verset s. 3,110 :
“Vous êtes la meilleure ummah qui ait été suscitée [par Dieu] pour les hommes”,
qui, suite à l’autodésignation de la communauté islamique comme unique ummah, est devenu la devise de la Ligue arabe basée au Caire. Le verset s. 2,78 constitue un autre exemple. Le terme de ummîyûn, tribus, est la forme araméenne emphatique plurielle de ummah employée dans le livre de Daniel (Daniel 3,4.7.31 ; 5,19 ; 6,26 ; 7,14).
[3] L’expression « gens du Livre » ou « tente de l’Ecrit » désignait les juifs dans leur ensemble, et eux seuls. Le Livre par excellence – to Biblion en grec –, c’est la Bible. Ceci ressort par exemple de s.29,46-47 où on lit que tous ceux de “la tente du Livre (ahl al-kitâb, gens de l’Ecrit)”, “ont reçu l’Ecrit” et “croient en lui” ; les chrétiens, eux, n’ont pas reçu la Bible, ils seraient plutôt des voleurs d’héritage, ainsi qu’on peut le lire dans la Mišna (Sanhédrin 57a) :
“Rabbi Yohanan a dit : Un idolâtre qui s’occupe de l’étude de la Tôrah mérite la mort, ainsi qu’il est dit : C’est à nous que Moïse a prescrit la Tôrah en héritage [Dt 33,4]” (Rabbinat français, La guemara, Sanhédrin, Keren Hasefer, 1974, p.287).
Ceux qui ont reçu la Bible, ce sont au sens propre les « Fils de l’Ecrit », à savoir tous les juifs. C’est aux premiers que l’auteur des feuillets coraniques renvoie son interlocuteur arabe quand il dit :
“Interroge ceux qui ont récité (qara’a) l’Ecrit avant toi” (s.10,95 parall.
17,103).
“Parmi eux [les gens de l’Ecrit, v.65] est une communauté (ummah) allant sans dévier [trad. Blachère]” (s.5,66).
L’ummah qui est ainsi louée ne peut pas être faite de chrétiens ; et une poignée de disciples autour de Muhammad ne forme pas une ummah. Le même problème se pose en s.7,159 et surtout en s.3,113 où Tabarî pense à des juifs convertis (et Blachère à une “secte judéo-chrétienne”). Il s’agit nécessairement de juifs non rabbiniques, mais évidemment pas d’une poignée de supposés convertis à l’Islam. Ceux dont ils est question sont des judéo-nazaréens.
[4] “msddqn li” : la lecture islamique fait de ce participe un verbe à l’actif alors que le sens cohérent à l’ensemble des occurrences est passif : justifié en fonction de ce qui se trouve dans l’Ecrit antérieur [la Torah] – ce que Mondher Sfar a été l’un des premiers à le comprendre (voir étude, note 928 et annexe D.3)
[5] Les neuf occurrences (dont deux doubles) où le Coran indique que le Messie-masîh est Jésus, sont : s.3,45 ; 4,157.171.172 ; 5,17 (2 fois).72 (2 fois).75 ; 9,30.31 (concernant le sens du terme masîh, voir étude, note 282).
[6] De ces occurrences du mot masîh désignant Jésus, quatre présentent littéralement la formule “le Messie-Jésus” (al-masîh ‘Îsa) : s.3,45 ; 4,157.171 ; 5,17.