À propos de la Doctrina Jacobi ou Didascalie de Jacob

Mahomet annonce la venue du Messie / précisions relatives au second témoignage cité (extraits du livre) :

 

3.1.4.3.1    La Doctrina Jacobi et le "nouvel Elie"

[Les renvois à un n° de note ou de paragraphe se réfèrent au livre]

La Doctrina Jacobi ou Didascalie de Jacob est un ouvrage chrétien adressé aux juifs rabbiniques, écrit en grec à Carthage, avant 640 [1]. Le passage qui nous occupe (V 16,209) est une longue citation, d’une veine typiquement rabbinique : il s’agit d’un extrait d’une lettre adressée par un certain Abraham, juif résidant à Césarée, à son frère nommé Justus. Ce dernier la cite à Jacob, l’auteur présumé de l’ouvrage – un auteur qui semble la reproduire très exactement. L’extrait commence avec l’annonce de la mort du Patrice byzantin en 634, à la bataille de Gaza, ce qui réjouit les juifs de Sykamine (au nord de Césarée de Palestine), où Abraham s’était rendu :

On disait que le prophète était apparu, venant avec les Saracènes, et qu’il proclamait la venue du Messie qui allait venir. Etant arrivé à Sykamine, je m’arrêtai chez un vieil homme bien versé dans les Ecritures et lui dis : Que me dis-tu du prophète apparu avec les Saracènes ? Il me répondit dans un profond soupir : Il est faux car les prophètes ne viennent pas armés avec épée et char de guerre...

     Et moi, Abraamès, ayant poussé l’enquête, j’appris de ceux qui l’avaient rencontré qu’on ne trouve rien d’authentique dans ce prétendu prophète : il n’est question que d’effusion du sang des hommes. Il dit aussi qu’il détient les clés du Paradis, ce qui est incroyable”.

Il faut lire correctement ce texte. Il ne s’y trouve pas écrit du tout que le chef des Saracènes se soit présenté comme le messager d’une religion nouvelle révélée par Dieu. C’est autre chose qu’on lit, à savoir qu’aux yeux de certains juifs, il est apparu comme le prophète précédant immédiatement le Messie, vu qu’il annonce cette venue, qu’il la présente comme imminente, et qu’il “dit détenir les clefs du Paradis” [un paradis très terrestre, lié à l’établissement du « Royaume de Dieu » sur terre]. En d’autres mots, certains ont pensé qu’il pourrait s’agir d’un genre de prophète Elie nouveau.

En effet, faut-il le rappeler, le judaïsme attend toujours la première venue du Messie (puisqu’il ne reconnaît pas le Messie-Jésus), et, dans cette perspective, un "nouvel Elie" doit le précéder [c’est-à-dire que, selon la prophétie de Malachie 3,23, la venue du Messie sera annoncée comme imminente par quelqu’un qui apparaîtra comme un nouvel Elie] ; c’est ce qu’exprime le "vieil homme" du passage, en vue de détromper ses coreligionnaires : celui que certains croient être le Prophète ultime ne l’est pas, et ses “Saracènes” ne sont pas des alliés. Un texte pareil ne s’invente pas.

Ceci est confirmé par une information un peu vague donnée par la Chronographie de Théophane[2] pour l’année 622 :

Les juifs se sont attachés à Mahomet parce qu’ils le tenaient pour un de leurs prophètes”.

De quels "juifs" peut-il s’agir ? Il ne peut s’agir là proprement des judéonazaréens, mais bien des seuls que les Byzantins connaissent, les rabbanites – ou en tout cas de certains d’entre eux qui réinterprètent la propagande militante de Muhammad selon leurs espérances, Muhammad ayant pu habilement jouer sur les équivoques possibles. L’ambiguïté était peut-être partagée : certaines autorités rabbiniques ont pu faire semblant de croire que Muhammad était le nouvel Elie attendu, lui apportant leur appui avec l’idée de s’en débarrasser le moment venu (quand il aurait chassé les Romains de Palestine). De fait, par la suite et pendant plusieurs années encore, certains rabbanites ont continué à apporter un soutien aux proto-musulmans. On comprend pourquoi Abraamès et le vieil homme de Sykamine mettent en garde contre ce “faux prophète”.

Bien entendu, ce qu’annonçait Muhammad n’était pas une première venue du Messie, mais le retour du Messie-Jésus mis en réserve au Ciel depuis six siècles (s.4,157) ; et le texte coranique indique clairement onze fois que le Messie, c’est Jésus-‘Îsa[3]. Comme l’écrit Jacques d’Edesse (m. 708) à Jean le stylite,

Les Mahgraye [translittération araméenne de muhâjirûn, l’appellation première des "musulmans" cf. 2.5.2.2]... confessent tous fermement qu’il [Jésus] est le vrai Messie qui devait venir et qui fut prédit par les Prophètes ; sur ce point, il n’y a pas de dispute avec nous”[4].

Sauf que la "seconde venue" est annoncée par Muhammad dans une perspective guerrière et apocalyptique : “il n’est question que d’effusion du sang des hommes”, écrit Abraamès ; une telle perspective n’est pas celle des chrétiens mais des judéonazaréens. De tels discours eschatologiques et guerriers, Muhammad en tint assurément à Médine avant d’engager ses troupes dans la ou les tentatives de conquête de la Palestine[5] ;  probablement même en tint-il dès son arrivée à Yatrib en 622 comme la Chronographie de Théophane le suggère, et sans doute jusqu’à sa mort. La Doctrina Jacobi en est un témoin indirect, mais contemporain.

En fait, ce qui trompe les commentateurs de ces deux textes, c’est de tenir pour impossible a priori le fait que Muhammad ait annoncé la venue du Messie ; mais pourquoi Dieu aurait-Il retiré Jésus-‘Îsa de ce monde (s.4,157) en le gardant au Ciel (cf. 4Esd 12.13 [6]), si ce n’était pour le renvoyer dès que les conditions le permettraient ? Ces conditions doivent justement se réaliser sous peu grâce à Muhammad et à ses hommes ; celui-ci, entrevoyant la réussite de son projet, pouvait donc annoncer la venue du Messie (qui était pour lui un retour et non pas une première venue).

La réussite du projet tenait également à son habileté ; on méconnaît le jeu politique subtil qu’il a joué. Les judéonazaréens et lui ont besoin de l’appui des juifs rabbanites, ou au moins de leur passivité bienveillante. Le meilleur moyen de l’obtenir est d’être suffisamment imprécis pour que ceux-ci se demandent s’il ne serait pas le prophète qui doit précéder la première venue du Messie. Le projet concret des émigrés-muhâjirûn élaboré à Médine se présentait en effet comme celui d’aller "libérer de la Terre" et "restaurer de la Maison de Dieu" – ce que d’ailleurs Muhammad tenta lui-même (en 629 – ce fut un échec devant les Byzantins), et que ‘Umar réalisa. Ne seraient-ils pas l’un et l’autre de providentiels auxiliaires d’Israël ? Il était tentant d’y croire, ou de faire semblant.

A l’égard des tribus arabes chrétiennes, l’habileté de Muhammad ne fut pas moindre : beaucoup pouvaient se méprendre sur le projet réel des arabo-judéonazaréens. On l’a beaucoup oublié aujourd’hui : dans les premiers siècles, la perspective du retour du Messie-Jésus occupait une place importante dans l’espérance chrétienne, spécialement dans le monde sémitique. De plus, à des interlocuteurs exclusivement arabes, Muhammad ne cachait certainement pas son hostilité envers les rabbanites, selon des thèmes largement présents dans le Coran ; de plus, il se présentait comme un véritable disciple du Messie-Jésus, et les Arabes chrétiens étaient peu formés. Bref, ceux-ci pouvaient facilement se méprendre et penser que Dieu lui avait inspiré un projet spécial lié à l’imminence du retour de Son Messie.

                                                                                                                                                        

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[1]  Texte de la Doctrina Jacobi in Patrologia Orientalis, 1903, vol.VIII, p.715s. Selon Robert G. Hoyland, cette Doctrina aurait été écrite en Afrique, en juillet 634, par un apologue chrétien grec (Seeing Islam as others saw it..., Princeton, The Darwin Press, 1997, p.55).

[2]  Chronique de Théophane, ad annum 622, citée par François Nau dans Un colloque du Patriarche Jean..., in Journal asiatique, 1915, p.258.

[3]  [reprise de la note 29] Les neuf occurrences dont deux doubles où le Coran indique que le Messie-masîh), c’est Jésus, sont : s.3,45; 4,157.171.172; 5,17.72.75; 9,30.31 (concernant le sens du terme masîh), voir note 282). De ces occurrences, quatre utilisent la formule “le Messie-Jésus” (al-masîh) ‘Îsa) : s.3,45 ; 4,157.171 ; 5,17.

[4]  Nau François, Lettre de Jacques d’Edesse sur la généalogie de la sainte Vierge, in Revue de l’Orient chrétien, 1901, p.518-519.

[5]  Voir notes 769-770.

[6]  “Quant au lion,... c’est le Messie que le Très-Haut a mis en réserve pour la fin des jours. Il se lèvera de la race de David, etc. ... jusqu’à ce que vienne la fin, ce jour du Jugement dont je t’ai parlé au début” (4Esd 12,31-34).

Cet Homme que tu as vu monter du sein de la mer, c’est lui que le Très-Haut tient en réserve depuis longtemps pour délivrer sa création... lorsqu’arriveront ces signes que je t’ai montrés par avance, alors sera révélé mon fils, cet Homme que tu as vu montant de la mer” (4Esd 13,25-32).